Michel Ngatchou fait son mea culpa, et le geste dépasse le destin personnel d’un cybermilitant. En demandant publiquement pardon à Paul Biya, à Paul Atanga Nji et aux responsables du régime qu’il dit avoir offensés, le communicant d’Issa Tchiroma ouvre malgré lui un débat plus profond. Ce débat porte sur l’épuisement d’une stratégie fondée sur la surenchère numérique, la personnalisation du combat et l’attente d’un basculement présenté comme imminent.
Ce revirement dépasse la confession. Il apparaît comme le symptôme d’une crise plus large, au sein d’un courant qui avait fait du rapport de force verbal sa principale identité politique.
Le mea culpa de Michel Ngatchou, combattant numérique
Des lives quotidiens contre une seule cible
Pendant des mois, Michel Ngatchou s’est imposé comme l’une des voix les plus offensives de la diaspora camerounaise. Ses lives quotidiens visaient le pouvoir de Yaoundé. Ils visaient surtout, et de plus en plus, Maurice Kamto et le MRC.
Son changement de ton a provoqué une onde de choc. Il demande pardon à ceux qu’il reconnaît avoir offensés et accompagne ce geste d’un acte fort : il a retiré de son mur ses vidéos les plus polémiques.
Effacer pour tourner la page
Ce choix a une portée politique. Un militant qui modère son discours, cela arrive. Celui qui efface lui-même les traces de son combat va plus loin. Il ne corrige plus un propos. Il retire une période.
Ngatchou invoque la morale, la spiritualité et la responsabilité envers les générations futures. Il présente sa démarche comme personnelle. Dans l’espace public, pourtant, un acte produit toujours des effets qui dépassent les intentions de son auteur.
L’aveu que Ngatchou formule lui-même
Le changement par le discours
Le plus frappant tient à ses propres mots. Ngatchou ne se contente pas de regretter des insultes. Il décrit le mécanisme qui l’a porté. Il se dit « impliqué dans un messianisme politique qui m’a complètement bâillonné ». Puis il ajoute : « J’étais englué dans un mécanisme de changement par le discours, par la narration ».
Le changement par le discours. La formule résume à elle seule le radicalisme virtuel, et elle vient de l’un de ses praticiens les plus assidus.
Il va plus loin : « En accompagnant ceux qui étaient dans le discours violent, nous y avions quelque part contribué. » Le communicant reconnaît que la parole incendiaire de son camp a eu un prix. D’autres l’ont payé.
Ce qu’il maintient
Ngatchou ne renie pas tout pour autant. Il maintient que Tchiroma a gagné l’élection, refuse de reconnaître Paul Biya et promet de continuer à dénoncer sur les réseaux sociaux. Le fond reste. Seuls le ton et les cibles changent.
Le silence du mea culpa sur Maurice Kamto
Une omission qui n’a rien d’anodin
Le mea culpa frappe aussi par ce qu’il tait. Ngatchou demande pardon à plusieurs personnalités du régime. Il n’adresse pas un mot à Maurice Kamto, pourtant la cible la plus constante de ses attaques.
Ceux qui ont quitté l’orbite du MRC pour la dynamique Tchiroma faisaient à Kamto un reproche bien connu : il serait trop prudent, trop légaliste, trop conciliant face au pouvoir. Le 11 mars dernier, Ngatchou expliquait lui-même que le changement par la paix et par les urnes n’avait pas fonctionné et qu’il fallait passer à autre chose. En face, Tchiroma incarnait le rapport de force et le refus du compromis.
Une esquive plus qu’une réconciliation
S’excuser auprès de Paul Biya peut passer pour de l’humilité. Reconnaître une erreur de jugement sur Kamto obligerait à revoir toute la lecture stratégique qui a justifié ce choix. Ce silence ressemble donc à une esquive politique plus qu’à une réconciliation.
Le paradoxe est complet. L’homme qui reprochait à Kamto sa modération finit par présenter ses excuses au chef de l’État.
L’échec du pari du « guerrier » autour d’Issa Tchiroma
Une promesse simple
Le courant structuré autour d’Issa Tchiroma reposait sur une promesse simple. Là où l’opposition classique aurait échoué, une stratégie plus offensive renverserait le rapport de force. Cette promesse tenait sur quatre piliers : une présence massive sur les réseaux sociaux, une rhétorique de rupture, la dénonciation permanente des acteurs jugés trop modérés et l’attente d’un changement rapide.
Un dispositif qui se vide
Plusieurs mois après l’annonce d’un retour politique retentissant au Cameroun, la dynamique s’essouffle. Le 11 septembre, Christian Djoko, coordonnateur de la défense du vote en diaspora nommé par Tchiroma, a démissionné par lettre ouverte. Il y juge « très grande » la probabilité que Tchiroma n’accède jamais au pouvoir et lui demande de préparer un « plan B ». Il l’invite aussi à faire cesser les insultes de ses partisans contre Kamto.
Sandy de Boston, nommée coordinatrice à la communication le 16 avril, a disparu des réseaux sociaux. Me Alice Nkom, porte-parole, ne s’exprime plus publiquement depuis plus d’un mois. Pendant ce temps, les autres formations poursuivent leur travail d’organisation en vue des prochaines échéances.
Le piège du boycott permanent
L’isolement comme horizon
L’une des difficultés majeures du camp Tchiroma tient sans doute à sa doctrine du boycott. Pendant des mois, ses voix les plus en vue ont présenté la participation aux prochaines consultations électorales comme une trahison ou une capitulation.
Une telle position porte un risque évident : l’isolement. Un mouvement qui renonce aux espaces institutionnels doit proposer une alternative crédible et visible. Sinon, il abandonne le terrain à ses concurrents.
Le MRC, un boycott de survie
Le MRC a lui-même boycotté les législatives et les municipales de 2020. Il s’agissait d’un choix de survie après une tentative d’infiltration documentée, pas d’une doctrine. Le parti prépare aujourd’hui son retour dans les urnes et tiendra sa convention le 17 octobre à Odza.
Les grands partis, de la majorité comme de l’opposition, multiplient les réunions de base et les opérations de mobilisation territoriale. La politique continue. Un acteur qui cesse d’occuper le terrain s’expose à une menace plus grave que l’adversité : l’indifférence.
Ce que révèle le mea culpa de Michel Ngatchou
Visibilité n’est pas puissance
Réduire cette affaire à un parcours individuel serait une erreur. Le cas Ngatchou révèle les limites d’un modèle qui a confondu visibilité numérique et capacité d’action. Les réseaux sociaux ont donné l’illusion d’une force considérable. Une communauté virtuelle, aussi bruyante soit-elle, ne remplace pourtant ni une organisation structurée, ni un maillage territorial, ni une présence durable auprès des citoyens.
Son mea culpa sonne comme le premier aveu, involontaire, d’une réalité devenue difficile à ignorer. La radicalité numérique n’a pas produit les résultats qu’elle promettait.
La fin d’un cycle
Au-delà de l’homme, c’est peut-être toute une séquence politique qui s’achève. Une partie de la diaspora a cru possible de bâtir une alternative sur le rapport de force verbal, la dénonciation permanente et la mobilisation numérique. Cette stratégie promettait une victoire rapide.
Aujourd’hui, les partis engagés dans l’implantation locale occupent le terrain. Les tenants de la rupture absolue se heurtent à leurs propres limites.
Le mea culpa de Michel Ngatchou n’est peut-être pas la capitulation d’un homme. Il pourrait marquer le crépuscule d’une illusion : celle qui voulait que le bruit des réseaux sociaux remplace la construction patiente d’un rapport de force réel.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun
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