En recevant le président d’INTERPOL, le secrétaire général de la présidence camerounaise, Ferdinand Ngoh Ngoh s’est vu prêter par les uns un brevet d’honorabilité internationale, et par les autres une manœuvre de blanchiment réputationnel. Cette double lecture ignore la réalité des rouages diplomatiques et l’architecture interne de l’organisation policière mondiale.
Une poignée de main figée sous les dorures du Palais de l’Unité suffit parfois à embraser le débat public. Le lundi 19 octobre 2026, Lucas Philippe, président d’INTERPOL, a été reçu à Yaoundé par Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre d’État, secrétaire général de la Présidence de la République (SGPR). Il l’a reçu au nom du chef de l’État. La rencontre a immédiatement réveillé les passions politiques camerounaises. Pour les soutiens du ministre d’État, l’événement sonnerait comme un désaveu adressé à ceux qui associent son nom à la gestion controversée des fonds Covid-19. Pour les observateurs critiques, elle relèverait au contraire d’un coup de communication opportuniste, voire d’une complaisance internationale coupable.
Attribuer à cette audience une valeur de certification morale ou d’immunité judiciaire repose pourtant sur une méconnaissance de la diplomatie multilatérale et du fonctionnement d’INTERPOL. L’échange relève d’un « double écran institutionnel », où la forme protocolaire ne rencontre aucune substance judiciaire. Cela ne signifie pas que l’image soit sans effet. Cela signifie que son effet se fabrique ailleurs.
INTERPOL à Yaoundé : une réunion de police régionale, pas une visite à Ngoh Ngoh
Lucas Philippe est contrôleur général de la police française. Élu à la tête d’INTERPOL le 27 novembre 2025, il effectuait du 18 au 21 octobre sa première visite officielle en Afrique. Martin Mbarga Nguele, délégué général à la Sûreté nationale, l’a accueilli à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen. Sa venue avait pour motif la 6e session ordinaire du Comité des chefs de police d’Afrique centrale. Yaoundé abrite aussi le bureau régional d’INTERPOL pour la sous-région. L’audience au Palais de l’Unité faisait partie de ce programme. Elle n’en était pas l’objet.
L’État incarné : une relation d’organes, non d’individus
Le premier contresens tient à la personnalisation de la rencontre. Dans l’ordre protocolaire camerounais, le secrétaire général de la Présidence n’agit pas intuitu personae. Titulaire d’une délégation de signature du chef de l’État, il est le relais par lequel s’exprime la Présidence de la République lorsque Paul Biya ne reçoit pas en personne.
Le représentant d’une organisation internationale ne choisit donc pas son interlocuteur. Exiger du président d’INTERPOL qu’il refuse une audience avec le mandataire désigné d’un État souverain, à cause d’allégations visant ce mandataire, contreviendrait au statut même de l’organisation. Son article 3 est explicite : « Toute activité ou intervention dans des questions ou affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial est rigoureusement interdite à l’Organisation. »
Ce n’est donc pas l’homme Ferdinand Ngoh Ngoh qui recevait le président d’INTERPOL, mais l’institution présidentielle camerounaise, par la voix de son mandataire.
L’article 3, lu à l’envers
Certains invoquent précisément l’article 3 pour reprocher à INTERPOL cette audience. C’est lire le texte à l’envers. L’article 3 interdit à l’organisation de s’immiscer dans les affaires politiques d’un État. Refuser de rencontrer son mandataire au nom d’accusations intérieures serait justement une immixtion.
La neutralité d’INTERPOL ne se joue pas dans les salons du Palais. Elle se jouera le jour où Yaoundé demandera une notice contre l’un de ses opposants en exil. C’est là, et là seulement, que la vigilance s’impose.
L’illusion du pouvoir judiciaire du président d’INTERPOL
La seconde méprise tient à la nature de la fonction. Dans l’imaginaire collectif, le président d’INTERPOL passe souvent pour un « super-flic » mondial, capable de lancer ou d’étouffer des mandats internationaux à sa guise. La réalité statutaire est exactement inverse.
La gouvernance d’INTERPOL repose sur une séparation nette entre deux entités :
- La présidence, fonction élective et non exécutive. Élu par l’Assemblée générale pour quatre ans, le président dirige les travaux de l’Assemblée et du Comité exécutif. Son rôle est de représenter l’institution et d’orienter sa stratégie. Il n’a aucun accès opérationnel aux bases de données criminelles, aucun contrôle sur les enquêtes et aucun pouvoir sur l’émission des notices rouges.
- Le Secrétariat général, appareil permanent installé à Lyon. Il est dirigé par le secrétaire général, le Brésilien Valdecy Urquiza. Il a la charge de la coopération policière quotidienne et du traitement des demandes de notices.
La présidence est d’ailleurs exercée à temps partiel. Selon sa notice biographique, Lucas Philippe reste conseiller pour les affaires internationales du directeur général de la Police nationale française.
Prétendre que son passage à Yaoundé délivre un « sauf-conduit » à quiconque est donc une aberration. L’homme qui a serré la main du SGPR n’a, selon les statuts, aucun levier pour ouvrir, suspendre ou classer une procédure policière internationale.
Pas d’absolution juridique, mais un usage symbolique
Quand ces deux réalités se croisent, la portée juridique de l’événement s’annule. D’un côté de la table siégeait un responsable national agissant par délégation protocolaire. De l’autre, le président non exécutif d’une organisation sans prérogatives judiciaires.
Cette double absence de pouvoir judiciaire prive l’audience de toute portée juridique. Elle ne la prive pas de toute portée symbolique. INTERPOL n’est ni une cour de justice ni une commission de transparence, et une séance photo n’a jamais valu non-lieu devant le Tribunal criminel spécial. Mais l’image circule, et ceux qui la commentent ne lisent pas les statuts.
Le blanchiment se fabrique dans les rédactions
Un site camerounais a ainsi titré « Sécurité : le patron d’INTERPOL chez Paul Biya », alors que le chef de l’État n’apparaît nulle part dans la séquence. Le glissement est révélateur. L’audience protocolaire devient une rencontre au sommet, et le mandataire se confond avec le mandant. Le blanchiment, s’il existe, ne se fabrique pas à Lyon. Il se fabrique dans les rédactions et sur les pages qui transforment une audience protocolaire en certificat de moralité. La responsabilité de l’image revient à ceux qui la mettent en scène, pas à l’institution qui s’y prête par obligation.
INTERPOL à Yaoundé : la continuité de l’appareil sécuritaire
Réduire la diplomatie sécuritaire à des victoires ou à des défaites d’image intérieures, c’est méconnaître les nécessités du terrain. Le Cameroun reste un pivot géographique face aux menaces asymétriques dans le bassin du lac Tchad et le golfe de Guinée. Les canaux de coopération doivent subsister, au-delà des hommes qui occupent provisoirement les bureaux de l’État.
Dans ce jeu d’échecs institutionnel, la photographie officielle ne raconte rien d’autre que la continuité de l’appareil sécuritaire multilatéral. Ceux qui veulent y lire une absolution se trompent d’institution. Ceux qui veulent y lire une complicité se trompent de cible.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun
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