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Bibou Nissack : la mémoire du MRC

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Bibou Nissack, ancien porte-parole de Maurice Kamto, a daté sa lettre ouverte à Cabral Libii du 21 septembre 2026. Il purge à la prison centrale de Yaoundé une peine de sept ans, prononcée par le tribunal militaire après son arrestation du 22 septembre 2020, jour des marches du MRC. Six années de détention n’ont pas entamé sa fidélité. Elles lui confèrent au contraire une autorité morale que peu de responsables de l’opposition peuvent revendiquer, et font de lui, pour beaucoup de militants, l’un des espoirs du MRC.

Le prétexte de la lettre de Bibou Nissack est une vidéo dans laquelle Cabral Libii affirme lui avoir remis ses procès-verbaux de la présidentielle de 2018. Bibou Nissack le dément. Mais la réponse déborde largement la querelle. Elle couvre une période précise, de la présidentielle de 2018, dont le camp Kamto revendique la victoire, à l’exclusion de Maurice Kamto de celle de 2025. Soit un septennat entier. Le mémorandum en dresse le bilan, vu depuis le camp qui estime avoir été privé de ce mandat.

Pourquoi Bibou Nissack écrit maintenant

Le déclencheur est la vidéo. Le moment, lui, dit davantage. La lettre paraît à la veille du sixième anniversaire de l’arrestation de son auteur, qui annonce sa sortie dans une douzaine de mois. Elle intervient surtout après le retrait de Maurice Kamto de la présidence du MRC.

Quand le chef se met en retrait, sa mémoire reste exposée. Le récit que porte Cabral Libii, celui d’un Kamto incapable de prouver sa victoire et responsable de sa propre défaite, pouvait s’installer sans contradiction. Le PCRN l’avait déjà avancé en décembre 2025, par la voix de son vice-président Roger Bébé. Bibou Nissack décide de ne pas laisser ce récit devenir la version admise.

Pourquoi un texte aussi long ?

Parce qu’il fonctionne comme une archive. L’auteur date, localise, nomme. La rencontre de 2018 retrouve son cadre exact : le siège de campagne de Nkolndongo, un soir, au lendemain du scrutin. Un post Facebook du 4 novembre 2018, où Cabral Libii revendiquait 13 662 PV, vient à l’appui, tout comme le communiqué de son épouse du 3 octobre 2022. Les membres de l’équipe de communication de 2018 figurent enfin sous leur nom, comme autant de témoins possibles.

Les cinq premières pages, consacrées à quinze années d’amitié, remplissent la même fonction. Elles établissent sa qualité de témoin direct. Nul ne peut lui opposer qu’il parle de ce qu’il ne connaît pas. Un texte bref aurait été une riposte. Un texte de vingt pages est une pièce versée au dossier de l’histoire.

Les PV, les alliances, la prison

Ces trois thèmes ne sont pas choisis au hasard. Ce sont les trois piliers de la mémoire du camp Kamto sur le septennat, et chacun répond à un contre-récit.

Les PV touchent à la légitimité. Bibou Nissack maintient que Maurice Kamto fut le « vainqueur du scrutin » de 2018. Selon lui, la sortie de crise proposée reposait sur un recomptage des voix sous supervision internationale, et non sur un échange de procès-verbaux entre candidats. « Tes PV n’ont jamais fait l’objet d’aucun intérêt pour le MRC », écrit-il.

Les alliances touchent à la responsabilité de la division. Pendant la campagne de 2018, il avait interdit à son équipe toute attaque contre Cabral Libii, convaincu que l’alliance Kamto-Libii serait « la clé » de l’élection. Il retourne donc le reproche habituellement adressé au MRC : « Tes discours appellent à l’union de l’opposition, tandis que tes actes, eux, combattent sur le terrain cette union. » En 2018, Maurice Kamto avait bénéficié du ralliement d’Akere Muna, et Cabral Libii était resté à l’écart. Pour 2025, Bibou Nissack évoque la dynamique formée autour d’Issa Tchiroma Bakary, qu’il présente comme une coalition. Le mot est le sien. Aucun candidat ne s’était retiré pour rejoindre Tchiroma, qui bénéficiait notamment du soutien d’Anicet Ekane. Des cadres du MRC et des personnalités proches du parti s’étaient également alignés derrière lui, mais à titre personnel, le MRC n’ayant donné aucune consigne de vote.

La prison, enfin, touche au sens du combat. Bibou Nissack revendique des « mécanismes légaux et constitutionnels d’expression et de manifestation non violents » et récuse l’étiquette d’insurrection. Sa détention devient la preuve d’un engagement pacifique réprimé.

Une vision de l’opposition

Le mémorandum ne se limite pas au passé. Il esquisse ce que devrait être une opposition digne de ce nom. Un élu d’opposition, selon lui, doit proposer des lois et contrôler l’action gouvernementale. Il plaide pour un dispositif d’alerte contre les violences faites aux femmes, une loi contre les féminicides et une régulation de la violence en ligne. Bibou Nissack défend l’indépendance des partis face à l’administration, y compris lorsque celle-ci vise un adversaire, comme lorsque Maurice Kamto condamna l’ingérence du ministère de l’Administration territoriale dans les affaires du PCRN.

Il pose enfin une éthique. Les figures publiques ont « un devoir de transparence et de reddition des comptes ». L’engagement crée des « dettes morales ». Et il faut savoir être « un critique et non un détracteur ».

Qui est le véritable destinataire ?

Cabral Libii n’est que l’interlocuteur formel. Le texte parle d’abord aux militants du MRC, à l’électorat de l’opposition, y compris celui du PCRN, et à tous ceux qui prétendent aujourd’hui parler au nom de Maurice Kamto.

Sa retenue sur la crise que traverse le MRC est à cet égard éloquente. La démission de Kamto n’y est évoquée qu’une fois, pour saluer « la plus grande figure politique camerounaise contemporaine ». Pas un mot sur les tensions internes. L’auteur remercie Michèle Ndoki « malgré nos désormais profonds désaccords », rend hommage à Tiriane Noah, et dit réserver ses griefs envers d’autres proches pour les régler « en aparté ». Bibou Nissack s’interdit toute ingérence dans les affaires du parti. Il en protège la mémoire sans en arbitrer le présent.

La signature résume tout. « Ngataman Kamtozard ». Dans le parler camerounais, le ngataman, c’est le prisonnier. Le prisonnier de Kamto, donc. L’auteur revendique sa détention comme le prix de sa fidélité, et cette fidélité comme intacte. Kamto reste, écrit-il, « le leader qui est et demeure encore le mien ».

Pourquoi la bataille du récit compte

Au Cameroun, aucun résultat électoral contesté n’est tranché par une instance que l’opposition tient pour indépendante. La légitimité ne se prouve donc pas par les chiffres. Elle se raconte. Celui qui impose sa version du septennat 2018-2025 impose aussi la réponse à la question qui décidera de toute échéance à venir : qui a le droit de conduire l’opposition, et qui porte la faute de sa division ?

Paul Biya, réélu en 2025, entame un mandat qui court en principe jusqu’en 2032. Mais la question de sa succession peut ouvrir un scrutin à tout moment. Ce jour-là, l’opposition qui aura fixé la mémoire des années passées partira avec un avantage décisif. C’est pourquoi un différend sur une soirée de 2018 appelle une réponse de vingt pages.

La question qui reste

La lettre s’ouvre sur « Cabral, sauve-nous ! » et se referme sur « Cabral, oui, sauve-nous… de toi ! ». La formule est brutale. Elle résume la logique de toute la démonstration : si l’unité est la condition de l’alternance, ce qui l’empêche devient un obstacle comparable au régime lui-même.

Après tant de sacrifices consentis par des militants, des prisonniers politiques et leurs familles, l’opposition a-t-elle encore le droit de privilégier les trajectoires individuelles au détriment de la construction d’une alternative commune ?

À lire aussi dans cette série : « L’opposition à deux vitesses : le bagnard contre le député ».

John Lawson – Décryptage politique Cameroun

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